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No. 492

Le Monde Diplomatique

Déstabilisation au Venezuela
Viva Brasil !

09/01/03

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Lettre d'information :

PROPAGANDE, PÉTROLE ET GRÈVE GÉNÉRALE

Déstabilisation au Venezuela

 

(13 décembre 2002)

 

Après avoir subi un cinglant échec lors de la tentative de coup d'Etat du 11 avril 2002 contre le président Hugo Chávez, l'opposition vénézuélienne, minorité électorale emmenée par l'organisation patronale Fedecamaras, la bureaucratie syndicale de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV) et un ensemble de partis traditionnels et d'organisations regroupés au sein de la Coordination démocratique, s'est lancée dans une nouvelle tentative de déstabilisation. Par de nombreux traits, celle-ci rappelle la stratégie qui, au Chili, au début des années 1970, a préparé le renversement de Salvador Allende. Si la grève générale d'abord « illimitée », puis « irréversible », lancée le 2 décembre par ses dirigeants - le patronat ayant promis de payer les jours de grève ! - n'a été que partiellement suivie et s'effiloche au fil des jours, on a vu réapparaître tous les ingrédients du scénario qui a présidé au golpe d'avril :

-  appels au soulèvement civil et militaire lancé depuis la « zone libérée » de la place Altamira (quartiers chics de Caracas) par un groupe d'officiers ayant participé à la tentative de coup d'Etat du 11 avril ;

-  exacerbation des tensions par un appareil médiatique transformé en machine de propagande et relayant, dix-huit heures par jour, en continu, les thèses de l'opposition et appelant ouvertement au renversement du président légitime ;

-  création de conditions propices à des actes de violence fournissant un prétexte pour faire appel à la communauté internationale afin de « mettre un terme au chaos ». Une fusillade aux circonstances encore non éclaircies a fait trois morts et 20 blessés dans les rangs de l'opposition, le 12 décembre, lorsqu'un individu, qui a été arrêté, a tiré dans la foule, place Altamira. Le hasard faisant bien les choses, le drame a eu lieu au moment précis où l'un des dirigeants de l'opposition, M. Carlos Ortega, s'exprimait en direct à la télévision, ce qui lui permis d'immédiatement qualifier d'« assassin » le président, accusé d'être le commanditaire du crime. Sans enquête ni recul d'aucune sorte, l'accusation a été reprise par l'ensemble des médias privés ;

-  utilisation des victimes de ce « massacre d'Altamira » pour lancer l'opération « déstabilisation économique » en paralysant - à travers ses cadres supérieurs, technocratie des « généraux du pétrole » favorables à sa privatisation - le cœur économique du pays, la compagnie pétrolière d'Etat PDVSA.

Cette dernière mesure a payé. L'arrêt de la production a frappé de plein fouet la capacité d'exportation, provoquant des pertes estimées à 50 millions de dollars par jour et interrompant les livraisons de PDVSA, en particulier aux Etats-Unis. Dans le contexte de l'« avant-guerre » en Irak, cette défaillance d'un de ses principaux fournisseurs offre un prétexte à Washington pour augmenter la pression - y compris à travers le secrétaire général de l'Organisation des Etats américains (OEA), M. César Gaviria, présent à Caracas pour y promouvoir le dialogue - pour l'organisation immédiate d'élections, hors du cadre constitutionnel. Plus radicale encore, l'opposition exige « la démission » du président en exercice. Il est vrai qu'en l'état actuel des rapports de force, elle perdrait vraisemblablement ces élections - à moins d'en interdire la participation à M. Chávez, conception très particulière de la démocratie !

Pour preuve, l'évolution, ces derniers jours, de la situation. Depuis le 11 décembre, excédée par la propagande haineuse que distillent les médias privés, les partisans du président se massent régulièrement et pacifiquement, au cri de « Dites la vérité ! », autour des sièges des chaînes de télévision et des quotidiens. Chaque jour les défenseurs de la légalité démocratique prennent la rue et affirment leur présence en nombre plus important. Aidé par cette mobilisation populaire et les forces armées (épurées de leurs officiers factieux après le 11 avril), le pouvoir semble peu à peu reprendre - ne serait-ce que partiellement à ce jour - le contrôle de PDVSA.

Le gouvernement vénézuélien a reçu, ces derniers jours, de nombreux messages de soutien : Groupe des Verts/ALE et Gauche unitaire européenne-Gauche verte nordique au Parlement européen ; 16 membres de la Chambre des représentants américains, 39 ONG et environ 200 personnalités - également américaines -, qui demandent au président George W. Bush l'appui de Washington aux gouvernements démocratiquement élus ; les syndicats du pétrole argentins ; la Centrale syndicale unique d'Uruguay ; l'Union syndicale ouvrière de l'industrie du pétrole (USO) colombienne ; la Centrale unitaire des travailleurs du Chili (CUT) ; la Conférence des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ; etc.

Pour des raisons de sécurité, le gouvernement des Etats-Unis a autorisé une partie de son personnel diplomatique à quitter le Venezuela. L'opposition ayant besoin de « victimes », comme le 11 avril dernier (lire Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela), provocations et auto-attentats risquent d'assombrir le proche futur. Car du dénouement de cette bataille à forte odeur de pétrole dépend l'avenir du Venezuela. Et des réformes sociales dont ce pays a d'urgence besoin.

MAURICE LEMOINE.

<Maurice.Lemoine@Monde-diplomatique.fr>

« Le Monde diplomatique »

-  Maurice Lemoine, « Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela », août 2002.
-  M. L., « Coups d'Etat sans frontières », août 2002.
-  M. L., « Hugo Chávez sauvé par le peuple », mai 2002.
-  M. L., « Manipulation », un reportage photographique (mai 2002).
-  Ignacio Ramonet, « Un crime parfait », juin 2002.
-  Pablo Aiquel, « Un président "bolivarien" pour le Venezuela », novembre 2000.
-  I. R., « Chávez », octobre 1999.

 

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Viva Brasil !


Par IGNACIO RAMONET


C'est dans un contexte latino-américain en plein bouleversement que le nouveau président du Brésil, M. Luiz Inacio « Lula » da Silva, ancien dirigeant syndical, chef du Parti des travailleurs, élu en octobre 2002, assume ses fonctions. Pour la première fois, l'immense Brésil - 170 millions d'habitants, dixième puissance industrielle du monde - s'apprête à être gouverné, dans des conditions démocratiques, par un leader issu de la gauche radicale qui rejette la mondialisation libérale. C'est un événement de première grandeur. Dans un environnement fort différent, il rappelle ce que signifia, en 1970, l'élection à la présidence du Chili du socialiste Salvador Allende...

Ce 1er janvier 2003 marque ainsi le début d'un nouveau cycle historique en Amérique latine. Venant lui-même après une funeste période de tyrannies militaires, de répressions et de révoltes armées, le cycle précédent aura duré environ deux décennies (1983-2002). Et aura été marqué par trois phénomènes principaux : extinction des guérillas (à l'exception de celles de Colombie et de la très singulière et non violente Armée zapatiste du sous-commandant Marcos au Chiapas) ; généralisation des régimes démocratiques ; expérimentation systématique de politiques économiques néolibérales.

L'application du modèle libéral s'est traduite par une sorte d'ajustement structurel permanent qui a entraîné, partout, des conséquences sociales désastreuses et se solde par un échec retentissant. Le marché du travail a connu, en 2002, les résultats les plus négatifs des vingt-deux dernières années. Le chômage a explosé, et plus de la moitié des salariés en âge d'exercer une activité ne trouvent désormais d'emploi que dans le secteur informel. Le nombre de pauvres a continué d'augmenter. En revanche, le salaire minimum a poursuivi sa baisse, et le produit intérieur brut (PIB) de la région a chuté à nouveau (-0,8 %). Certains pays ont été plongés dans la plus grave crise économique de leur histoire. En Argentine, par exemple, la classe moyenne a été laminée, plus de la moitié des 37 millions d'habitants vivent maintenant dans la pauvreté, et plus du tiers de la population active est sans travail ou sous-employée. Son PIB s'est effondré de 17 % !

Exaspérées, les populations ont manifesté leur dégoût et leur ras-le-bol de deux façons : d'abord, en votant contre les partis ayant préconisé ces politiques, et ensuite, sans même attendre les échéances électorales, en se révoltant et en renversant, le cas échéant, les présidents favorables aux programmes néolibéraux. Ainsi, en Equateur, en janvier 2000, après la décision de dollariser l'économie, une rébellion de paysans indigènes chassait du pouvoir le président Jamil Mahuad. Au Pérou, en novembre 2000, le président Alberto Fujimori, accusé de surcroît de corruption, était à son tour renversé par un soulèvement populaire et devait chercher refuge au Japon. En Argentine, en décembre 2001, une violente insurrection destituait le président Fernando de la Rua, aux cris de : « Non à la globalisation ! », « Dehors le Fonds monétaire international ! », « Non au paiement de la dette ! ». D'autres manifestations de masse, à caractère parfois insurrectionnel - en Bolivie, au Paraguay, au Costa Rica, etc. -, ont rejeté la classe politique, et dénoncé la privatisation de services publics ou l'application dogmatique des consignes du FMI.

AU Venezuela, dès 1998, ces mécontents de l'ordre néolibéral avaient plébiscité le président Hugo Chavez et soutenu son programme modéré de réformes sociales. Ce sont eux encore qui, fin décembre 2002, continuaient avec ardeur de le soutenir face aux tentatives de renversement conduites, sous l'oeil bienveillant de Washington, par les nantis bénéficiaires de la mondialisation, une minorité décidée, quitte à tout perdre, à plonger le pays dans une guerre civile (1).

Ce sont eux aussi qui, en Equateur, le 24 novembre 2002, ont élu le « candidat des pauvres » Lucio Gutierrez, un ancien colonel issu d'un milieu très modeste, qui s'oppose à l'Accord de libre-échange des Amériques (ALEA) et veut mettre les richesses du pays au service des 70 % de ses compatriotes vivant en dessous du seuil de pauvreté (lire nos articles pages 24 et 25).

Tous ces signes politiques indiquent avec clarté que, pour les tenants de la mondialisation, en Amérique latine, la fête semble finie. L'élection de « Lula » au Brésil apparaît, à cet égard, comme l'indicateur le plus manifeste du changement en cours.

Les choses, toutefois, ne seront pas simples pour le nouveau président (2). Qui sera pour l'essentiel jugé sur sa capacité à réduire le nombre des pauvres et à mieux répartir la richesse d'un pays où les inégalités sont abyssales : 1 % de la population possède 53 % des richesses nationales. Le président « Lula » s'est engagé sur un objectif minimal, déjà mentionné par les Evangiles, par la Déclaration universelle des droits de l'homme et par la Constitution brésilienne : garantir à tous ses concitoyens qu'ils pourront manger trois fois par jour...

Mais il devra aussi prouver que les peuples d'Amérique latine peuvent encore choisir leur futur, et que, face au projet néolibéral, un autre modèle économique, plus humain et plus solidaire, est possible. « Parce que toute l'Amérique latine nous regarde, a déclaré « Lula », et parce que nous portons l'espérance de tous les Latino-Américains : nous n'avons pas le droit d'échouer ! » Tiendra-t-il son pari ?

IGNACIO RAMONET.

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(1) Lire « Venezuela in danger », « Help Latin Americans », « A dangerous game with Venezuela » et « Standoff in Venezuela », dans The International Herald Tribune, respectivement des 12 juillet 2002, 23 novembre 2002, 14 décembre et 19 décembre 2002.

(2) Lire Emir Sader, « Huit années qui ont laminé le Brésil », Le Monde diplomatique, octobre 2002.






 


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